Le parvis de la gare en agora

, par Michel Ribay

Le pari était osé. Il a été réussi. Pendant plus de deux heures, la réunion ayant été annoncée pour 18h30, ce sont plus de 250 personnes qui, pour la plupart debouts sous le soleil, ont participé à la réunion organisée par la municipalité sur le parvis est de la gare, place des victimes du 17 octobre 1961.

Bien que le terme a été galvaudé, repris en boucle par la vulgate macroniste, le choix d’une réunion publique sur l’espace public, au cœur du site concerné, conduit à qualifier celui-ci de disruptif. Le maire, Bally Bagayoko, à l’origine de cette décision, imposée aux élus de secteur et de quartier présents en nombre ce mardi 21 juillet, préférerait surement le terme de rupture pour rendre compte du moment particulier vécu par ceux qui étaient présents à cette réunion.

Des réunions publiques il y en a beaucoup au cours d’un mandat. Encore faut-il les vouloir et être prêt à se confronter à l’expression des citoyens, à des échanges rugueux, à la critique souvent partisane, quelquefois pleinement justifiée et ne pas botter en touche.

En revanche il y en a peu qui cristallise autant de sujets complexes, susceptibles d’être la source d’affrontements, de dérapages au cours desquels la puissance publique ne peut plus se faire entendre. « La situation à la gare », objet de la réunion publique annoncée était de cet ordre.

On pouvait nourrir les plus grandes craintes sur son déroulement après la manière dont s’était passée celle tenue à l’école Jean Vilar. On pouvait aussi s’interroger sur le choix de l’organiser en extérieur, à 18h30, en plein mois de juillet, au moment où le soleil tape encore et au sortir d’une éprouvante canicule.

L’auteur de cet article affichait lui-même son scepticisme quant à ce choix du Maire. Il faut reconnaitre, au sortir de l’exercice, que si pari il y avait il est pleinement réussi.

Pourquoi ? D’abord le nombre de participants, il n’est pas sûr qu’à retenir un format classique – une réunion dans un équipement public, fut-il en proximité – il y aurait eu autant de monde. C’est discutable mais là n’est pas l’essentiel.

En revanche, ce qui est sûr c’est que « ceux dont beaucoup parle et que peu connaisse », une partie des vendeurs à la sauvette, ou pour être plus précis les « vendeuses de produits alimentaires, boissons et autres brochettes » n’y auraient pas trouvé l’espace d’expression dont elles se sont emparées lors de la réunion sur le lieu même où elles exercent.

C’est en cela que le choix s’avère au final des plus pertinent. Un véritable exercice d’expression plurielle, démocratique, où chacun, chacune, quelque soit sa condition a pu exprimer son point de vue, sa souffrance, ses interrogations, ses attentes. La puissance publique a pu de son côté, et cela très collectivement, avec des prises de paroles de nombreux élus, répondre aux questions, souligner les difficultés rencontrées et surtout, le maire en premier lieu, tracer une perspective, celle d’un travail collectif à venir.

Un chantier éloigné de réponses toutes faites, d’une posture strictement répressive, sécuritaire qu’a portée la majorité municipale battue dans les urnes le 15 mars dernier.

Le parvis a pris des allures d’agora publique ce mardi 21 juillet. Le tout sans animosité, sans violences verbales, sans cris. Ce n’était pas gagné d’avance tant le sujet peut prêter à tous les dérapages, à tous les excès, à toutes les outrances.

Des engagements ont été pris par la municipalité.

Des témoignages poignants se sont exprimés à l’image de celui retraçant la souffrance des personnes handicapées devant franchir, à l’aveugle, un espace semé d’embuches. Des propositions concrètes aussi ont été formulées (l’installation de dispositifs permettant via le recyclage de canettes de récupérer pour certains quelques ressources financières) ; la perspective de l’exercice d’une activité digne et sécurisée de cuisine de rues.

Beaucoup de sujets qui n’avaient pas de rapport direct avec l’objet de la réunion ont été abordés tant ils sont le reflet du réel dionysien : accès au logement, habitat insalubre ou en péril, difficulté à vivre sans papiers, discriminations, racisme. Comme le disait l’un des présents retraçant avec fierté son parcours professionnel et son indignation : « On est noirs… On n’est pas des racailles ».

Quatre mois après sa prise de responsabilités une équipe d’élu.es entend porter du neuf. Dans la manière de faire. Avec d’autres visées. Tout commence.

La réunion s’est conclue un peu avant 21 heures. Bien que venus en nombre vers 18h, seuls deux agents de la police municipale dans un véhicule étaient encore présents sur le parvis. A quelques mètres des voies du tramway quelques « vendeuses de produits alimentaires, boissons et autres brochettes » avaient repris position.

Ce mardi 21 juillet, certaines d’entre elles ont pris plus que possession d’un espace qu’elles savent précaire, elles ont pris la parole.

Qui aurait pu imaginer il y a quelques mois une pareille irruption, interpellation dans l’espace public de ces mères courage en direction des élus et de tous les présents ?

Tout commence et le chantier est d’ampleur pour répondre aux attentes.